Longtemps reléguée aux marges de l’imaginaire occidental, la Corée s’est imposée au reste du monde comme une évidence. Cette familiarité sidérante est venue bouleverser l’image que j’en avais nourrie à travers ses historiens, ses écrivains, ses poètes. En quelques mois, toutes mes certitudes avaient été emportées. Je ne reconnaissais plus «ma» Corée.
Il existe une asymétrie curieuse dans notre rapport aux cultures étrangères : plus elles nous deviennent familières, plus elles nous semblent étrangères. Mon étonnement trouva une résonance dans l’essai de Jean-Claude de Crescenzo. L’homme étant une espèce fabulatrice, n’existait-il pas au fond autant de Corées que d’êtres humains ?
Et si même la fréquentation assidue d’une culture ne peut nous livrer les clés de cette énigme, que reste-t-il d’elle lorsque l’habitude et la saturation ont émoussé jusqu’à notre curiosité ?
Le constat est sans appel : la Corée contemporaine nous parvient d’abord par ses formes les plus ostensibles.
Surexposée, K-pop, dramas, Nobel littéraire, géants technologiques, l’Occident n’en perçoit souvent qu’un mirage, une image lointaine, exotisée du monde vécu. Mais dans notre ici et maintenant, une image se consomme, elle ne se donne pas à comprendre.
En filigrane de son essai Étonnants Coréens !, Jean-Claude de Crescenzo nous permet d’entrevoir une autre Corée. Sans récuser l’existence d’une Corée exportée par la vague coréenne (Hallyu), ni la fascination qu’elle suscite, il oriente notre regard vers ce que cette vague n’emporte pas : les gestes, les silences, les formules ordinaires : ce seuil fragile où la culture cesse de n’être qu’une imagerie d’Épinal, séduisante, lisible, manufacturée, pour redevenir une expérience vécue et partagée.
Car la Corée est omniprésente dans notre occident contemporain et c’est peut-être ainsi qu’elle se dérobe à nous.
Elle semble offerte à tous les regards, mais quelque chose d’elle nous échappe toujours. Ces lignes s’inscrivent alors dans un entre-deux fragile : entre ce qui s’offre immédiatement à la vue et ce qui réclame la lenteur, la minutie, la patience d’une découverte.
De prime abord, le parti pris de Jean-Claude de Crescenzo semble modeste : décrire un enfant qui court dans un restaurant, une main portée devant une bouche pour cacher un rire, une expression idiomatique pour nommer la défaillance de la mémoire. Mais ce changement d’échelle n’a rien d’anecdotique : il fait du minuscule le lieu où une culture cesse d’être spectacle pour redevenir expérience.
Si la production de grands récits expose une société aux affres du spectaculaire, demeure-t-il un espace où résonne la voix des petites choses, ces gestes, ces silences, ces formules que la globalisation peine à saisir ?
Le minuscule avait mauvaise réputation en sciences sociales. On le tolérait comme illustration ; on s’en méfiait comme terrain d’enquête. L’anthropologie classique s’est construite sur des objets nobles, les systèmes de parenté, les rites de passage, les cosmologies. Les petites choses paraissaient trop contingentes, trop exposées au risque de l’anecdote.
François Pouillon a pourtant offert ses lettres de noblesse au minuscule dans son ouvrage Anthropologie des petites choses. En acceptant de changer d’échelle, il déplace le regard. Car il n’y a pas de taille minimale pour faire de l’anthropologie : le réquisit est ailleurs, dans un certain malaise devant la vie sociale, dans cette gêne qui empêche de considérer les choses comme allant de soi. ¹Jean-Louis Fabiani, compte rendu de François Pouillon, Anthropologie des petites choses, ethnographiques.org, 2018. La citation de Pouillon provient de la conclusion du livre, p. 198. Ce malaise face à nos manières de voir, point de départ de son geste, ne serait-il pas finalement l’aleph d’Étonnants Coréens ! : comprendre d’où vient l’inquiétante étrangeté qui sidère ou fascine à chaque nouveau déferlement culturel.
Alors changeons d’échelle.
On m’objectera que cette anthropologie des petites choses court toujours un risque : celui de devenir collection d’anecdotes, abécédaire spirituel, en un mot, superficiel et contingent destiné à brouiller le grand dessein civilisationnel.
Mais que cache réellement le minuscule s’il n’est pas l’objet pittoresque, l’anecdote charmante, le détail qu’on épingle pour faire couleur locale ? Le minuscule se révèle au moment où une évidence ordinaire cesse d’aller de soi. Un geste banal, une formule répétée, une habitude partagée acquièrent une portée anthropologique dès lors qu’ils introduisent du trouble dans notre manière de voir et de penser. Ce n’est pas leur petitesse qui est opérante, mais leur pouvoir d’inquiéter, de faire vaciller notre compréhension du monde.
Et si le minuscule ne se contentait pas de documenter une culture mais la déstabilisait ? Non parce qu’il révélerait une vérité cachée sous les apparences, mais parce qu’il retournerait l’inquiétude sur l’observateur lui-même. L’anthropologie du minuscule se glisserait dans cet écart : entre le geste observé et la certitude ébranlée.
Une fois écarté ce que le minuscule n’était pas, tentons de délimiter les contours de ce qu’il est.
Le minuscule est d’abord infra-spectaculaire. Il échappe aux grandes images qu’une société produit d’elle-même. Michel de Certeau, dans L’Invention du quotidien, décrit les « manières de faire » du quotidien non comme de simples usages mais comme des lieux de sens précisément parce qu’elles échappent à la mise en forme savante.²Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, t. 1 : Arts de faire, Paris, Gallimard, coll. Folio essais, 1990. Elles résistent à la généralisation car elles sont situées, incarnées, dépendantes d’un contexte que la théorie tend à effacer.
Là où les images mondialisées donnent de la Corée une forme immédiatement reconnaissable, Jean-Claude de Crescenzo s’attarde sur des usages qui en ralentissent la lecture : gestes, formules, silences, manières d’être ensemble. Ce n’est pas une Corée plus authentique qui nous serait dévoilée mais une Corée éclectique, irréductible aux raccourcis simplificateurs.
Une autre propriétés du minuscule est sa densité. Avec la Thick Description³Clifford Geertz, « Thick Description : Toward an Interpretive Theory of Culture », in The Interpretation of Cultures, New York, Basic Books, 1973, p. 3-30., Clifford Geertz rappelle qu’un geste ne se réduit jamais à ce qu’il donne à voir. Une paupière qui se ferme peut n’être qu’une contraction ; elle peut aussi devenir un clin d’œil, si elle est située, dans un code, une adresse, une situation d’interaction. Toute la différence est là. Le détail ne vaut pas parce qu’il serait pittoresque, mais parce qu’il concentre plusieurs niveaux de sens dans une forme presque imperceptible. Notre représentation culturelle se construit alors dans l’attention portée au contexte, à la relation, à l’instant. De Crescenzo nous donne à voir dans son essai ce moment où une manière d’être ensemble devient lisible.
Le minuscule est embarrassant. Non parce qu’il serait dérisoire, mais parce qu’il remet en question ce qui semblait évident. Selon François Pouillon les « petites choses » n’éveillent pas notre intérêt parce qu’elles seraient objectivement petites. Après tout, « Petit est une qualification très relative ».
L’essentiel n’est pas d’opposer les petits objets aux grands thèmes de l’anthropologie, mais de montrer que des gestes ordinaires peuvent être aussi révélateurs que des objets plus classiques. Une petite chose revêt une portée anthropologique lorsqu’elle cesse d’être un détail décoratif et qu’elle introduit du malaise dans notre manière de voir. Elle fait remonter à la surface ce que l’habitude avait rendu invisible : les règles implicites, les gestes appris, les évidences partagées, tout ce que l’on ne perçoit plus parce que cela va de soi.
C’est là que le minuscule échappe au simple pittoresque : lorsqu’il révèle une faille dans l’ordre ordinaire du monde et qu’il dévoile sa capacité à faire vaciller les certitudes. L’embarras signale le moment où l’observateur ne peut plus se tenir à distance de ce qu’il observe, parce que l’objet minuscule le renvoie à ses propres habitudes de perception. Le minuscule oblige alors le spectateur à changer de place : ce qu’il croyait comprendre de l’autre lui révèle aussi ses propres préjugés.
De Crescenzo l’illustre avec justesse en examinant les salutations ordinaires. En France, entrer dans un ascenseur, tenir une porte, adresser un bonjour à l’inconnu relèvent d’une civilité intériorisée. Leur absence nous heurte aussitôt, comme si quelque chose de l’ordre commun faisait défaut. Or, en Corée, ces signes n’obéissent pas à la même grammaire. On peut entrer sans saluer, passer sans retenir la porte, non par mépris, mais parce que la reconnaissance de l’autre ne se joue pas nécessairement là. L’embarras naît dans ce déplacement minuscule : ce que nous prenions pour une politesse élémentaire se révèle être une habitude située. Et c’est cet embarras que de Crescenzo cultive méthodiquement : il ne cherche pas à expliquer la Corée, il laisse ses détails ordinaires produire leur effet d’inconfort.
Le minuscule est enfin réversible. Observer un geste étranger ne consiste pas seulement à apprendre quelque chose sur l’autre. Cela peut aussi nous obliger à revenir sur nos propres manières de voir le monde. Renate Schlesier, relisant Montaigne, rappelle que l’habitude finit par endormir notre jugement : à force de vivre dans nos habitudes, nous cessons de les voir comme des usages. Elles nous paraissent naturelles.⁴Renate Schlesier, « L’étonnement et l’émerveillement aux origines de l’anthropologie », Gradhiva, n° 22, 1997, p. 59-65.
C’est pourquoi l’étonnement anthropologique ne saurait être à sens unique. Schlesier invite le lecteur à la réflexion : « Notre étonnement au sujet des étrangers ne doit donc pas nous aveugler sur l’étonnement des étrangers à notre égard ». Autrement dit, ce qui nous surprend chez l’autre doit aussi nous apprendre à nous surprendre nous-mêmes. L’étranger n’est pas seulement celui que l’on regarde ; il est aussi celui depuis lequel nos propres évidences deviennent interrogeables.
De Crescenzo l’observe à propos des toilettes publiques de l’aéroport d’Incheon. Il remarque qu’un simple panneau ne mentionne pas seulement la société chargée du nettoyage, mais aussi le nom de la personne responsable et son numéro personnel de téléphone portable. Le détail semble presque administratif. Pourtant, il suffit à faire apparaître deux façons très différentes d’organiser la responsabilité. Vu depuis l’Europe, une telle exposition paraîtrait difficilement imaginable : elle semble heurter le respect de la vie privée, mais aussi exposer trop directement un salarié aux plaintes, ou même aux compliments.
C’est précisément là que le regard devient réflexif. Ce détail ne nous apprend pas seulement quelque chose sur la Corée ; il révèle aussi quelque chose de nos propres habitudes. Nous avons tendance à protéger la personne derrière la fonction, à rendre le service plus anonyme et la plainte vise davantage l’institution que l’individu qui l’incarne. Ce que nous appelons spontanément « respect de la vie privée » apparaît alors comme une manière située d’organiser la distance entre la personne, son travail et la responsabilité qu’elle porte.
Le minuscule ne se résume donc pas à une méthode d’observation de l’autre. Il oblige celui qui regarde à reconnaître les évidences culturelles depuis lesquelles il juge. Le détail revêt alors toute sa dimension réflexive : il commence par nous étonner, puis il nous renvoie à nous-mêmes et à notre propre étonnement.
C’est ici que débute l’aventure anthropologique : non dans le saisissement unilatéral du voyageur, mais dans sa réciprocité. Jean-Claude de Crescenzo ne fait pas autre chose : il observe la Corée, et la Corée lui retourne un miroir.
Plus qu’une typologie, ces quatre critères du minuscule dessinent une posture du regard et c’est cette posture qui va maintenant nous entraîner dans un restaurant populaire de Séoul.
Une société se reconnaît à ce qu’elle autorise à résonner dans la vie ordinaire, aux bruits qu’elle accueille, aux silences qu’elle exige, aux présences auxquelles elle accorde ou refuse droit de cité. J’appellerai cette distribution du sensible une acoustique morale du quotidien.
Cette pensée du monde sensible suppose que le sonore constitue un véritable outil d’intelligibilité du social, rejoignant ce que Steven Feld nomme l’acoustémologie.⁵Steven Feld, Sound and Sentiment : Birds, Weeping, Poetics, and Song in Kaluli Expression, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1982.
Le son devient, à la suite de ses travaux, un mode de connaissance à part entière : un mode de connaissance-avec et de connaissance-par le monde.
Et l’écoute, une manière d’habiter et de comprendre son environnement. Les sociétés y décodent la trame de leurs relations par une attention aux résonances qui lient les êtres, les lieux et la mémoire, faisant du sonore un mode d’intelligibilité du social aussi fondamental que le regard ou le langage.
Cette perspective, où la découverte par l’ouïe est indissociable du savoir social, trouve un écho dans l’anthropologie des milieux sonores de Christine Guillebaud qui propose d’analyser le son comme une situation sociale.⁶Christine Guillebaud, « For an Anthropology of Sound Milieux — Perspectives from India », in Ambiances in action / Ambiances en acte(s), International Congress on Ambiances, Montréal, septembre 2012, p. 317-322, ici p. 318
Ses travaux explorent ainsi ce qui se noue entre les corps, les gestes et les attentions au sein d’un espace d’immersion. En substituant le concept de milieu à celui de paysage, elle opère un basculement logique : là où le paysage suppose un observateur extérieur qui contemple un décor, le milieu implique que nous fassions corps avec l’environnement. C’est cette immersion qui fonde la co-action : le son n’est plus un objet physique que l’on observe à distance, mais une modalité concrète de l’agir ensemble. Le sonore cesse alors d’être un décor passif pour devenir le moteur même de nos échanges. Il n’est plus seulement ce que l’on subit, mais ce par quoi l’on agit : une façon de se signaler aux autres et de s’accorder à leurs mouvements en temps réel, transformant le simple signal acoustique en un acte social partagé.
Ce cadre éclaire d’un jour nouveau le vacarme du restaurant séoulite décrit par Jean-Claude de Crescenzo. Ce que l’on y entend, les éclats de voix, les pleurs d’un nourrisson, le mouvement des corps entre les tables ne relève plus d’un simple désordre acoustique, mais de la manifestation de postures d’écoute et de modalités d’attention singulières. Dans ce milieu, le groupe n’est pas seulement le récepteur d’un bruit de fond, il en est le co-producteur.
On peut prolonger ici la pensée de Christine Guillebaud en suggérant que la patience collective observée par de Crescenzo témoigne d’une posture d’écoute qui refuse de percevoir le cri de l’enfant comme une « intrusion ». Si Guillebaud analyse en Inde comment des techniques vocales précises sculptent l’attention dans une station de bus, on peut voir dans le restaurant coréen une forme de tactique sonore inversée : le minuscule sonore, détail d’un rire ou d’une course, n’est pas une rupture de l’ordre, mais le signe d’une présence acceptée au sein d’une sphère commune. Le milieu sonore ne subit pas tant le vacarme qu’il l’incorpore comme condition même d’une manière d’habiter ensemble.
Olivier Balaÿ invite à dépasser la simple mesure acoustique quantitative pour privilégier une description sonore attentive à la culture des citadins. Selon lui, l’espace urbain se compose de « véritables espaces sonores vitaux » tels que la place, la cour ou le boulevard où les bruits ne sont pas systématiquement perçus comme nuisants ou condamnables. Il souligne qu’un même niveau d’intensité sonore peut recouvrir des ambiances radicalement différentes, car la perception dépend étroitement des usages, des formes de vie sociale et des exigences morales propres aux habitants de chaque quartier. Dès lors, le son prend tout son sens dans les pratiques qu’il accompagne et dans la singularité de l’attachement que les individus développent envers leur territoire familier.
Toutefois, cette relation intime au sonore n’est pas exempte de tensions. Comme le souligne l’auteur, l’espérance de confort de l’habitant, qui inclut paradoxalement la possibilité d’émettre ses propres sons entre fréquemment en conflit avec les activités voisines. C’est précisément dans ce déphasage entre les activités des uns et des autres que peut surgir l’exaspération, lorsque le vécu sonore de l’individu n’est plus en phase avec son environnement.
Quand Jean-Claude de Crescenzo décrit la rue coréenne, Séoul y apparaît comme une ville traversée d’appels, de micros et de sonos : « musique vomie par les magasins », « bonimenteurs de toutes sortes », « prosélytes micro en main », voitures au « klaxon rageur », voix humaines audibles dans la rue. Ici, le bruit ne vient plus seulement d’une table, d’un enfant ou d’un groupe. Il circule entre les commerces, les passants, les voitures, les voix amplifiées. La ville parle, appelle, vend, avertit, exhorte, insiste.
À mesure que ces sons se superposent, le bruit devient vacarme. Mais ce vacarme ne désigne pas un pur désordre sonore. Il naît de petites manifestations répétées, une voix, un klaxon, une musique, un micro, un cri, par lesquelles des existences ordinaires se signalent et réclament une attention. Il ne s’oppose pas au minuscule : il l’amplifie le moment où des présences modestes, en s’accumulant, deviennent impossibles à ignorer.
Pourquoi ne peut-on pas réduire ce vacarme à sa seule forme acoustique ? Parce qu’un son ne devient bruit qu’à l’intérieur d’une situation : selon le lieu où il surgit, celui qui l’émet, celui qui le reçoit, le moment où il insiste, l’activité qu’il accompagne ou interrompt. Anthony Pecqueux situe les bruits urbains « entre gêne et nécessité ». Ils fatiguent, dérangent, agressent parfois, mais ils participent aussi aux routines, aux déplacements, aux coordinations ordinaires sans lesquelles la ville deviendrait presque impraticable. Il fait écho au projet de Balaÿ qui est précisément de contrebalancer le « discours négatif sur les bruits » pour réapprendre à écouter la ville dans sa globalité. Dans cette optique, on peut considérer qu’un certain vacarme n’est pas nécessairement une nuisance à proscrire, mais le signe manifeste de la vie : il devient la preuve sonore de l’activité organique de ces espaces vitaux où le bruit, loin d’être un simple déchet acoustique, est le témoin d’une cité vibrante et habitée.
À force d’habiter le bruit, le citadin acquiert une « oreille morale de la ville » : il ne reçoit pas seulement des sons, il les rapporte à des usages, à des conduites, à des présences plus ou moins légitimes. Dire « bruit » plutôt que « son » n’est donc jamais neutre. C’est déjà qualifier ce qui se présente à l’oreille, décider si cela alerte, gêne, accompagne, excède ou appartient encore à la vie commune. Le bruit devient ainsi un « son social » : non une propriété acoustique isolée, mais un son pris dans une relation. D’où la formule de Pecqueux : « chaque citadin étant en quelque sorte le bruit d’un autre ».
Cette réciprocité fait de l’espace sonore le lieu d’une négociation permanente : habiter ensemble, ce n’est pas exiger le silence, mais s’accorder sur une distribution du sensible où l’on accepte d’être, tour à tour, celui qui dérange et celui qui endure. C’est ce que De Crescenzo éprouve dans le restaurant séoulite : son agacement devant les éclats de voix ne s’éteint pas devant un silence imposé, mais devant la patience collective des autres clients. En observant leur indifférence bienveillante, il comprend que dans ce milieu, le seuil de l’acceptable a été déplacé. Le cri de l’enfant n’est plus une intrusion, mais une présence familière qui a désormais “droit de cité” dans la scène commune.
L’acoustique morale du quotidien se loge dans ces seuils : là où une présence devient vivante ou envahissante, familière ou déplacée, supportable ou excessive. Elle ne juge pas le vacarme ; elle interroge ce qui, en lui, fait apparaître une manière d’habiter ensemble. Dans le restaurant comme dans la rue, De Crescenzo ne décrit donc pas une Corée simplement bruyante. Il donne à entendre une société où les autres peuvent prendre place, insister, déborder parfois, sans être immédiatement retranchés de la scène commune.
Ce détour par le son nous a appris qu’une culture peut se laisser entrevoir dans la manière dont elle accueille ce qui déborde : un enfant, une voix, un klaxon, une présence trop proche. Mais elle peut aussi se donner à lire dans la langue. Certaines expressions ordinaires accomplissent, en quelques mots, ce que le vacarme faisait entendre dans l’espace commun : elles indiquent comment une société raconte l’excès, l’oubli, la gêne ou la perte de maîtrise.
Si l’acoustique de la rue révèle comment une société distribue le sensible, sa langue, elle, en dévoile l’architecture intérieure. Une culture ne se lit pas seulement dans ce qu’elle laisse résonner ou taire ; elle transparaît aussi dans les formules qu’elle forge pour nommer ce qui, précisément, lui échappe. Ces expressions idiomatiques ne sont pas des ornements lexicaux, mais des aveux involontaires sur notre manière d’habiter le monde.
Prenons une expression coréenne ordinaire pour désigner le trou de mémoire lié à l’ivresse : on dit que « le film s’est coupé » ( 필름이 끊겼다). La métaphore est saisissante : elle suggère une subjectivité où la vie se poursuit comme une projection dont le sujet n’est plus tout à fait le projectionniste. La soirée a continué, les paroles ont été dites, les gestes accomplis, mais la bande intérieure, elle, a subi une rupture technique.
C’est ici que la pensée de Paul Connerton⁷Paul Connerton, How Societies Remember, Cambridge, Cambridge University Press, 1989. s’éclaire. Il a montré que la mémoire sociale ne repose pas uniquement sur des monuments ou des textes, mais qu’elle se loge dans des pratiques incorporées : des gestes, des routines et des performances par lesquelles un groupe reconduit l’image de son passé. Par extension, une formule comme celle du « film coupé » fonctionne comme une véritable pratique de mémoire partagée. Elle ne se contente pas d’archiver un oubli ; elle organise une reconstitution collective. Puisque le film individuel est rompu, ce sont les autres, ceux qui étaient là, qui en gardent les « rushes ».
La reconstruction de soi passe alors par le groupe, transformant la défaillance personnelle en un moment de socialisation où la communauté resserre ses liens autour d’un récit commun.
Cette porosité de la mémoire se retrouve dans une autre formule célèbre : 개구리 올챙이 적 생각 못 한다 (« La grenouille ne se souvient pas du temps où elle était têtard »). Si l’expression sert souvent à épingler l’arrogance de celui qui a oublié ses débuts modestes, elle dit aussi, en creux, quelque chose de plus profond sur la conception du sujet : l’identité est une métamorphose dont la trace finit par s’effacer dans l’habitude du présent. On rejoint ici ce que Paul Connerton décrit comme la force de l’habitude : certaines règles ou états passés sont si bien « incorporés » qu’ils finissent par être oubliés en tant que souvenirs pour devenir notre seule réalité physique et sociale actuelle. La grenouille ne ment pas ; elle est simplement devenue, corps et âme, son nouvel état, au point de rendre son passé de têtard illisible.
Pourquoi ce détail nous trouble-t-il ? Parce qu’il heurte nos normes occidentales qui font de la mémoire une propriété privée, un gage d’intégrité et une responsabilité morale individuelle. Pour nous, l’oubli est une faute du moi ; en Corée, il devient une occasion de dépendance assumée envers le nous.
Ce malaise de l’observateur est, selon Georges Devereux⁸Georges Devereux, De l’angoisse à la méthode dans les sciences du comportement, Paris, Flammarion, 1980, la donnée la plus précieuse de l’enquête. Ce qui nous dérange sur le terrain, ce qui résiste à nos catégories, n’est pas un obstacle mais le cœur même de la compréhension. De Crescenzo ne cherche pas à expliquer cette expression ; il s’y installe. Il laisse cette petite formule défaire ses certitudes sur la responsabilité et la souveraineté du sujet.
Ce geste, accepter d’être bousculé par l’infime plutôt que de le congédier, est précisément celui qui anime l’œuvre de Han Kang. Il nous apprend que l’anthropologie du minuscule ne consiste pas à collectionner des curiosités, mais à se laisser transformer par elles.
Un prix Nobel suffit-il à inscrire durablement une littérature étrangère dans l’intimité d’une autre culture ? Jean-Claude de Crescenzo pose la question avec une prudence nécessaire. Si la consécration de l’Académie suédoise produit un événement, une déferlante de traductions, une accélération des ventes et une saturation médiatique, elle ne garantit pas pour autant une présence réelle.
Le cas de Han Kang, première autrice sud-coréenne ainsi honorée, interroge ce que cette reconnaissance reconfigure. Fait-elle entendre une manière singulière d’habiter la langue et la mémoire, ou ne fait-elle que reconduire, sous un vernis de prestige, la logique spectaculaire du soft power ? En 2024, le « Han Kang effect » s’est d’abord traduit par des chiffres vertigineux : 1,2 million d’ouvrages vendus à l’étranger, contre 520 000 l’année précédente. Pour le président du Literature Translation Institute of Korea⁹LTI Korea, communiqué de presse, 6 août 2025, cité dans The Korea Post, « ‘Han Kang effect’ fuels K-literature boom as overseas sales hit record high »., ces statistiques prouvent la compétitivité de la littérature coréenne sur le marché mondial. Pourtant, cette métaphore comptable manque l’essentiel : elle mesure la circulation d’un objet, mais ignore ce que l’œuvre fait à celui qui la lit.
Car Han Kang n’est pas le produit d’une stratégie marketing ; son oeuvre est le fruit d’une écoute. Elle raconte avoir entendu, dans un taxi, une chanson du duo AKMU dont un couplet comparait une rupture à l’assèchement d’un océan.¹⁰Munhakdongnae YouTube channel, interview de Han Kang, 2021, cité dans Korea JoongAng Daily, 14 octobre 2024. Cette image infime, un océan qui pourrait s’évaporer, l’a envahie jusqu’aux larmes. Rien, dans cette scène ordinaire, ne ressemble à un triomphe mondial. C’est pourtant dans ce genre de minuscule que son œuvre puise sa force, car l’autrice refuse de congédier ce qui survient, aussi ténu soit-il.
Dans ses entretiens, elle évoque des images de départs, à la fois modestes et décisives : un petit caillou bleu capable de rappeler un mort à la vie, ou le vol d’un oiseau incarnant la fragilité de l’âme. Ces détails ne sont pas des ornements ; ils sont les outils par lesquels elle approche les traumatismes les plus lourds de l’histoire coréenne, du soulèvement de Gwangju au massacre de Jeju, sans les réduire à des slogans. Comme elle le formulait dans son discours Nobel, Light and Thread¹¹Han Kang, Light and Thread, discours Nobel, 7 décembre 2024, Stockholm, Swedish Academy. Texte intégral sur nobelprize.org. Citation originale : each time I work on a novel, I endure the questions, I live inside them. When I reach the end of these questions — which is not the same as when I find answers to them — is when I reach the end of the writing process. Traduction : « Chaque fois que je travaille sur un roman, j’endure les questions, je vis à l’intérieur d’elles. Lorsque j’arrive au bout de ces questions — ce qui n’est pas la même chose qu’y répondre — c’est que j’arrive au bout du processus d’écriture. », ses romans naissent de questions qu’elle ne peut écarter et qu’elle doit « habiter » jusqu’à ce qu’elles la transforment.
L’image de l’océan asséché appartient à cet ordre : une question qui refuse de disparaître. Le Nobel n’a pas créé cette puissance ; il l’a simplement rendue visible. Ce que le monde appelle soudain un « rayonnement » avait commencé bien plus tôt, dans la sédimentation d’une émotion ou d’une formule qui a résisté à l’oubli. Une œuvre-monde peut naître d’une émotion infime, pour peu que le regard ne la laisse pas s’échapper.
La Corée contemporaine nous place devant un paradoxe inédit : elle n’a jamais été aussi médiatisée, diffusée, adaptée, rendue disponible, et pourtant cette disponibilité ne garantit aucune rencontre. Elle arrive à nous par des plateformes, des sous-titres, des formats musicaux, des récits sériels, des objets de consommation, des codes esthétiques aussitôt reconnaissables. Elle circule avec une efficacité remarquable. Elle est devenue l’une des grandes langues sensibles de la mondialisation.
Mais une culture qui circule avec une telle efficacité ne circule jamais à l’état brut. En passant d’une société à une autre, elle entre dans un processus d’acculturation : ses formes sont sélectionnées, cadrées, parfois adoucies, parfois accentuées, pour devenir recevables dans un autre milieu. Elles doivent composer avec des attentes, des marchés, des imaginaires, des habitudes de perception, des seuils de tolérance. Ce qui arrive jusqu’à nous n’est donc jamais seulement la Corée, mais une Corée déjà mise en forme par les conditions mêmes de sa réception. La Corée globale n’est donc pas seulement une réussite culturelle ; elle est aussi une épreuve pour notre manière d’entrer en relation avec ce qui vient d’ailleurs.
Dans ce paysage saturé d’images, Étonnants Coréens ! ramène la rencontre à une autre échelle : celle des scènes ordinaires où une culture recommence à surprendre. L’essai ne prétend pas révéler une vérité plus pure derrière les formes mondialisées, il rend sensible ce qui échappe aux formats trop lisibles. En écho avec Carnet d’un voyage qui n’a jamais eu lieu, ce texte se proposait de penser une autre forme de voyage, celui qui ne se mesure pas seulement au déplacement accompli. Un voyage, qui pour Jean-Claude Decrescenzo se mue en un travail de recomposition : le lecteur ne reçoit pas un sens déjà fixé. Il éprouve ce qu’il voit, confronte ce qu’il croyait savoir à ce qui le surprend ou le déstabilise, et y inscrit ses propres interrogations.
Renormaliser¹²La notion de renormalisation a été élaborée par Yves Schwartz dans le cadre de l’ergologie, courant de recherche qui s’intéresse à l’activité humaine concrète, notamment au travail réel. Elle part de l’idée qu’aucun individu n’applique mécaniquement des règles toutes faites : face à une situation singulière, chacun doit interpréter, ajuster, hiérarchiser, parfois déplacer les normes qu’il reçoit. Renormaliser, c’est donc refaire passer une norme par l’épreuve d’une expérience vécue. Valérie Lussi Borer et Alain Muller reprennent cette notion en analyse de l’activité et la définissent comme un travail permanent de renouvellement des règles d’élaboration de l’expérience et des règles à suivre dans l’action. Dans le cadre de cet article, le terme est déplacé du champ du travail vers celui de la réception culturelle : il ne s’agit plus seulement de transformer des règles d’action, mais de recomposer les règles implicites à partir desquelles un lecteur perçoit, juge et comprend une culture étrangère., pour reprendre la notion élaborée par Yves Schwartz dans le cadre de l’ergologie, ce n’est pas appliquer passivement une norme reçue, c’est reprendre les règles qui organisent une expérience, les confronter à une situation nouvelle, les ajuster, les reformuler pour faire de ce qui déroute un milieu de perception à nouveau viable. Le refus d’analyser frontalement n’est donc pas ici un retrait de la pensée : il devient une confiance accordée au travail du lecteur. Étonnants Coréens ! ne livre pas une interprétation close de la Corée ; il dispose des scènes qui obligent chacun à recomposer ses propres normes de perception.
Car le danger moderne ne réside plus seulement dans l’ignorance. Il est plus subtil : croire que l’accès remplace l’expérience, qu’une culture est rencontrée parce qu’elle est accessible, qu’un pays est compris parce que ses signes sont devenus familiers. La mondialisation ne produit pas seulement des distances abolies ; elle produit aussi de fausses intimités. Elle nous rapproche de formes, de sons, de visages, mais elle peut nous tenir à l’écart de ce qui, dans une culture, nous oblige précisément à renormaliser notre regard.
Un futur plus exigeant reste pourtant à inventer. Non pas un futur où les cultures seraient parfaitement acculturées les unes aux autres, comme si le monde devait devenir un immense espace de compatibilité générale. Un tel futur serait peut-être fluide, mais il serait pauvre. Le futur désirable serait plutôt celui où la circulation des cultures ne supprimerait pas ce qui résiste en elles ; où l’adaptation ne chercherait pas seulement à rendre l’autre acceptable, mais laisserait subsister une part d’étrangeté ; où l’admiration ne dispenserait pas de l’effort ; où la curiosité ne se transformerait pas trop vite en appropriation.
Rencontrer une culture ne serait plus l’importer en la faisant coïncider avec nos modes d’être et de penser, ni la rendre plus confortable. Il ne s’agirait plus seulement d’apprendre des mots coréens, de regarder des films, d’écouter des chansons ou de reconnaître des habitudes. Il conviendrait d’accepter que certaines formes venues d’ailleurs nous obligent à revoir ce que nous tenions pour évident : la présence des autres, la gêne, la mémoire, le corps, la communauté, la responsabilité. Une culture étrangère ne nous enrichit vraiment que lorsqu’elle ne se contente pas d’ajouter des signes nouveaux à notre horizon, mais transforme notre manière de percevoir, de juger et d’habiter le commun.
L’éthique de la rencontre commence là : dans le refus de transformer l’autre en version simplifiée de soi-même. Elle demande de ne pas exiger d’une culture qu’elle soit immédiatement agréable, lisible, disponible. Elle réclame une forme d’hospitalité respectueuse de son hôte : laisser à l’autre le droit de ne pas entrer parfaitement dans nos cadres, de ne pas répondre à nos attentes, de ne pas devenir seulement l’image que nous avions besoin de rencontrer.
À l’heure où la Corée est devenue l’un des grands laboratoires de la circulation culturelle mondiale, l’enjeu n’est donc pas de choisir entre la Corée exportée et la Corée vécue, entre surface et profondeur, entre mondialisation et authenticité. Ce partage est trop simple. L’enjeu est d’apprendre à habiter les passages eux-mêmes : ce qui se transforme quand une culture voyage, ce qui se perd, ce qui se reformule, ce qui résiste, ce qui revient autrement chez ceux qui la reçoivent.
Les rencontres culturelles de demain ne se joueront peut-être pas dans la promesse naïve d’une compréhension totale, mais dans une pratique plus humble de la relation. Une pratique faite de reprises, de corrections, d’ajustements imparfaits, d’écoute, de désaccords parfois, mais aussi d’une attention nouvelle à ce qui ne se laisse pas absorber. Il ne s’agirait plus de posséder l’autre par le savoir, ni de le célébrer comme une différence décorative, mais d’ouvrir une relation où l’on ne sort pas exactement avec les mêmes certitudes qu’en y entrant.
C’est peut-être cela que la Corée, dans son étrange puissance contemporaine, nous oblige à penser : non pas seulement l’avenir d’une culture devenue mondiale, mais l’avenir de notre capacité à rencontrer sans réduire. Dans un monde qui rend tout accessible, la tâche la plus urgente sera peut-être d’apprendre à ne pas tout rendre disponible. À préserver, dans chaque culture, cette part non compatible qui empêche la rencontre de devenir une simple consommation.
Et si la vraie question n’était plus de savoir quand l’autre nous deviendra enfin compréhensible, mais quelles normes de perception nous sommes prêts à reprendre, à déplacer, à renormaliser, pour qu’un voyage ait enfin lieu ?